
Thérèse Desqueyroux,
François Mauriac, 1927, Grasset.
Lise
« Pourtant ce n’est pas lui que Thérèse, les paupières baissées, la tête contre la vitre du wagon, voit surgir à bicyclette en ces matinées d’autrefois, sur la route de Saint-Clair à Argelouse, vers neuf heures, avant que la chaleur soit à son comble ; non pas le fiancé indifférent, mais sa petite sœur Anne, le visage en feu, — et déjà les cigales s’allumaient de pin en pin et sous le ciel commençait à ronfler la fournaise de la lande. » (p. 42)
Nous sommes au début du roman, alors que Thérèse revient chez elle après son procès pour tentative de meurtre sur son mari qui s’est conclu par un non-lieu.
Je ne vais pas reprendre en détail l’intrigue du roman. Tout le monde sait que Thérèse Larroque, jeune héritière d’un grand propriétaire de la forêt landaise, est marié par son père à Bernard Desqueyroux, un autre grand propriétaire qui multiplie ainsi les hectares de pinèdes. Tout le monde connaît l’histoire du meurtre que Thérèse a voulu commettre. Tout le monde a suivi la naissance de ce désir apparemment inexpliqué qui l’a conduite à empoisonner son mari, qui s’en est tiré de peu.
Comme beaucoup, j’avais lu ce roman à l’adolescence et avait étudié la force tragique de ce geste de Thérèse qui ignore les raisons pour lesquelles elle a cherché à tuer son mari. L’idée lui serait venue ainsi, elle aurait germé dans l’ennui d’une vie sans saveur mais confortable, d’un mariage et d’une maternité qui l’ont toujours laissée de marbre, dans la langueur des pinèdes brumeuses en hiver, brûlantes en été. Thérèse qui rêve de feu et de détruire les hommes. Les hommes comme son mari. Rugueux et benêt, indifférent et fade.
Thérèse subit son mariage comme si elle n’avait aucun autre choix, perdue au milieu de ses pins. Les étreintes avec son mari, qu’elle compare à un « porc » (p. 51) l’indisposent :
« Thérèse admirait que cet homme pudique fût le même dont il lui faudrait subir, dans moins d’une heure, les patientes inventions de l’ombre. « Pauvre Bernard — non pire qu’un autre ! Mais le désir transforme l’être qui nous approche en un monstre qui ne lui ressemble pas. Rien ne nous sépare plus de notre complice que son délire : j’ai toujours vu Bernard s’enfoncer dans le plaisir, — et moi, je faisais la morte, comme si ce fou, cet épileptique, au moindre geste, eût risqué de m’étrangler. Le plus souvent, au bord de sa dernière joie, il découvrait soudain sa solitude ; le morne acharnement s’interrompait. Bernard revenait sur ses pas et me trouvait comme sur une plage où j’eusse été jetée, les dents serrées, froide »». (p. 51-52)
Lorsque j’ai relu Thérèse Desqueyroux il y a peu, une révélation m’a frappée. Quelque chose que le narrateur ne dit jamais mais laisse entendre, quelque chose que Thérèse ne comprend jamais mais anime tout son être, quelque chose dont les professeur.e.s de lettres ne parlent pas beaucoup en classe : Thérèse aime les femmes. Thérèse aimait Anne, la sœur, et pas Bernard, le frère. Thérèse est lesbienne et personne ne veut le voir. Et personne ne le dit.
Les souvenirs de son adolescence passée auprès d’Anne de la Trave semblent évoquer les seuls moments de bonheur qu’elle ait jamais vécus, « cette trouble lueur de joie » (p. 43). Les deux amies se retrouvent l’été, dans la chaleur torride des pinèdes asséchées. Elles font du vélo, Thérèse accompagne Anne à la chasse, qu’elle n’aime pas, Anne n’aime pas lire, à la différence de Thérèse. Thérèse note dans sa mémoire les moments où les genoux d’Anne étaient proches des siens, ceux où elle désire furieusement qu’Anne revienne la voir dès le lendemain, alors qu’elles ne partagent aucun goût en commun. Et il fait toujours chaud, très chaud. Tout semble brûler : les pieds des jeunes filles, la lumière, la lande. Thérèse se demande encore, dans le train « d’où lui venait ce bonheur » (p. 43) d’être avec Anne mais aussi pourquoi elle a bien pu épouser Bernard. La réponse s’impose alors :
« « Je l’ai épousé parce que… » Thérèse, les sourcils froncés, une main sur ses yeux, chercher à se souvenir. Il y avait cette joie puérile de devenir, par ce mariage, la belle-sœur d’Anne. » (p. 46-47)
Thérèse ne parvient pas à formuler une explication autre que ce désir qui brûle en elle et qu’elle ne sait pas nommer, qu’elle n’a jamais vu, qu’elle doit étouffer et qui la ronge. Ce feu qu’elle projette sur les pins, sur les hommes, dans le poison qui consume Bernard. Pourtant une scène qu’elle se remémore semble lui glisser des indices :
« Même au crépuscule, et lorsque déjà le soleil ne rougissait plus que le bas des pins et que s’acharnait, tout près du sol, une dernière cigale, la chaleur demeurait stagnante sous les chênes. Comme elles se fussent assises au bord d’un lac, les amies s’étendaient à l’orée du champ. Des nuées orageuses leur proposaient de glissantes images ; mais avant que Thérèse ait eu le temps de distinguer la femme ailée qu’Anne voyait dans le ciel, ce n’était déjà plus, disait la jeune fille, qu’une étrange bête étendue. » (p. 43-44)
Cette relecture des souvenirs de Thérèse nous permet de voir avec limpidité les raisons de son geste et de cette haine sourde qu’elle nourrit pour Bernard et la vie conjugale, pour ce cadre empesé du mariage bourgeois qui enferme sa vie dans un carcan, de comprendre pourquoi Thérèse n’intervient pas davantage lorsque Anne, folle amoureuse de Jean Azévédo, est envoyée au loin, à Biarritz, par ses parents qui veulent la séparer de cet homme qu’ils méprisent. Elle s’enfonce même dans une torpeur silencieuse après le départ de son amie. Chargée par Bernard de rencontrer Azévédo et de l’éloigner, Thérèse va finalement flirter un peu avec lui, cherchant à saisir ce charme qui a pu opérer sur Anne. Elle se réjouit alors d’apprendre que Jean Azévédo n’a fait que jouer avec la jeune fille sans jamais envisager quelque chose de plus sérieux avec elle.
Tout s’éclaire et tout prend sens. Ce lourd non-dit qui pèse sur tout le roman, sur Thérèse et sur les autres personnages, qui nourrit tragiquement l’intrigue a toute la dimension d’un tabou inenvisageable dans la bonne société catholique de la lande. Mauriac, écrivain catholique qui considérait Thérèse comme un personnage odieux (p. 21) s’est vu dépassé par sa créature. Dans l’exergue qu’il adresse directement à Thérèse, au début du roman, il confesse qu’elle le tourmente et qu’elle ne l’a jamais laissé en paix, qu’il la voit partout, éteinte et amère dans la prison d’un foyer malheureux, silencieuse dans des salles d’un tribunal, qu’il aurait souhaité que sa douleur la conduise ver Dieu (p. 21-22) au lieu de la faire atterrir à Paris où elle semble enfin apercevoir un bout de cette vie qu’elle désire tant vivre. Un personnage qui malgré tout ce qu’il représente le touche profondément, le trouble tant qu’il a essayé de le saisir toute sa vie à travers la littérature, en ne cessant d’écrire sur Thérèse des nouvelles comme Thérèse chez le docteur (1933), Thérèse à l’hôtel (1933) et La Fin de la nuit (1935).
De la plume même de Mauriac, dans une lettre datée du 30 mars 1927 (Nouvelles lettres d’une vie, Grasset, 1989) qu’il adresse à Henri de Régnier, l’hypothèse est clairement formulée. Si Mauriac dit s’être inspiré d’un fait réel pour son personnage de Thérèse Desqueyroux, le procès à Bordeaux d’une femme qui aurait tenté d’empoisonner son mari, Mme Canabie, il invoque aussi une référence littéraire bien connue à l’époque : le roman de Jacques de Lacretelle, La Bonifas, de 1925, qui raconte l’histoire d’une femme lesbienne dans une campagne française où elle est moquée, haïe, insultée jusqu’à ce qu’elle devienne aux yeux des autres habitants une héroïne lors de la guerre de 14-18. Toutefois si son attitude héroïque lui permet de changer le regard que les autres portent sur elle, elle ne lui permet pas de vivre librement et ouvertement comme elle l’entend et Marie Bonifas finira sa vie dans la tristesse et la solitude. Mauriac écrit :
« Je crois que j’ai trop insisté sur l’ennui dont elle souffre et pas assez sur son vrai drame qui est la solitude sexuelle. C’est au fond une Bonifas qui s’ignore (comme j’en ai connu plusieurs dans des campagnes et dans des milieux où ces monstruosités sont inconnues même de celles et de ceux qui en sont atteints) ». (p. 113)
Enfin, dans le 18e entretien publié dans Les souvenirs retrouvés avec Jean Amrouche (Fayard, 1981), Mauriac confesse :
« Par ailleurs, je me rappelle lorsque j’étais adolescent, combien j’étais frappé par la vue d’une jeune femme qui avait épousé tout près de nous un garçon, fils unique de la campagne, très riche et très ordinaire de manières ; elle, par contre, était évidemment une créature ardente et brûlante, ayant probablement le goût des femmes. C’est une chose dont je me suis aperçu bien des années après, en réfléchissant sur certaines circonstances de sa vie ; cet air enfermé derrière les barreaux d’une famille est une chose qui, même adolescent, me frappait énormément. Je crois que c’est de là aussi qu’est venue Thérèse Desqueyroux. » (p. 126-127)