
L’amant de Lady Chatterley (photo Lise)
Gallimard (Edition originale : Florence, 1928).
Lise
Un roman érotique ET politique.
L’amant de Lady Chatterley, de DH Lawrence (Florence, 1928 -après 3 versions du texte-, car censuré au Royaume-Uni jusqu’en 1960) a été comme une drogue. Un roman que je n’ai pas pu lâcher, qui éveille cette voracité insatiable de lecture, de jour comme de nuit. J’ai retrouvé les sensations de mes lectures-passions d’adolescente, quand je buvais les mots comme s’ils me permettaient de vivre plus intensément. Et quand on referme le livre, on a l’impression de perdre une partie de soi.
On suit l’histoire de Constance, une riche héritière anglaise qui vit très librement. Encouragées par un père libertin, artiste dans l’âme et proche de ses filles, Constance et sa sœur Hilda partent étudier en Allemagne où elles vivent toutes deux très ouvertement leur initiation sexuelle et leurs études.
À leur retour en Angleterre, avant la 1e guerre mondiale, Constance épouse très vite sir Clifford Chatterley, un aristocrate originaire des Midlands anglais, maître de Wragby Hall, une propriété dont le château lourd et lugubre est aussi un point de ralliement pour les amis intellectuels de Clifford qui est écrivain. Toutefois, le jeune couple n’a que très peu profité du lit conjugal car Clifford est rentré de la guerre paraplégique et impuissant. Aussi consacre-t-il toute son énergie à écrire, à penser, sublimant ce désir qui lui est interdit par la création artistique ou d’innombrables discussions sur la sexualité des couples, ouverts ou non, avec ses amis, en présence de Constance.
Mais Constance, qui pense pouvoir consacrer sa vie à s’occuper de son mari s’ennuie toujours plus et ressent le besoin de la chair. Elle décide de prendre un amant parmi les artistes que reçoit son mari. Elle jette son dévolu sur l’écrivain maudit Michaelis. Leur sexualité, bien que respectueuse et délectable, n’est pas au diapason. Malgré toute l’affection que Constance porte à Michaelis, elle reste frustrée de devoir l’utiliser comme un godemiché pour jouir seule.
Jusqu’à la vraie rencontre avec le garde-chasse de son mari, Oliver Mellors qui va être plus qu’une révélation : une véritable renaissance à la vie grâce à la puissance du désir.
L’intrigue se déroule dans un environnement qui est un personnage à part entière de cette histoire qui n’est pas seulement érotique, mais aussi sociale et politique. Les événements ont lieu dans les années 1920, dans les Midlands anglais ravagés par le développement de l’industrie minière, la transformation de la paysannerie en classe ouvrière et du paysage anglais en une terre crevassée de galeries sombres et infectes. Le charbon semble barbouiller le paysage d’une triste noirceur dont seul le bois du domaine de Wragby est préservé. On retrouve ici les mêmes préoccupations que chez Tolkien qui a transposé ce choc qu’a supposé l’industrialisation des Midlands dans le Seigneur des anneaux, à partir de l’opposition entre Saroumane le magicien industrieux, qui sacrifie la forêt pour développer l’industrie au service de Sauron, le mal absolu, et Gandalf, le magicien proche de la nature qui respecte tous les êtres de la création, est l’ami des arbres, des ents, et de toutes les créatures bienfaisantes et respectueuses de la Terre du Milieu. Chez Lawrence cette dimension très critique de la société industrielle capitaliste montre qu’elle fait de l’homme une machine, détruit son lien avec la nature et donc avec son corps et sa sexualité.
Ce constat prend des accents hautement politiques dans le roman : une véritable réflexion s’installe à partir des chemins opposés que vont prendre les époux Chatterley qui s’éloignent l’un de l’autre, Clifford cherchant à développer l’industrie minière mortifère et polluante pour s’enrichir, au détriment de son corps, et Constance fuyant dans la forêt (qui est dotée d’une symbolique très riche : retrait du monde, transformation, vie…) auprès de Mellors pour vivre une sexualité épanouie, vivifiante. Quant à Mellors, qui est lui-même issu de ce milieu ouvrier mais qui occupe une place à part car il s’est engagé dans l’armée et est devenu officier avant de devoir rentrer à Wragby et prendre le poste très solitaire de garde-chasse, il offre une troisième voie, loin de ces deux options qui semblent partager la société en deux classes irréconciliables. Cela lui permet de rester en retrait de ce monde pollué et corrompu dans lequel il ne se retrouve pas. Misanthrope, son souhait le plus cher est de se retirer du monde, des passions des hommes, mais la vie le rattrape avec Constance.
L’un et l’autre vont s’épanouir dans une bulle, renaissant à eux-mêmes et à l’autre. Constance et Mellors ne se retrouvent ni dans le monde ouvrier du village, ni dans le monde aristocratique de Wragby. Toutefois, leur situation est difficilement tenable face à une société violente qui juge tout ce qui s’écarte de la norme (les deux sont mariés même s’ils n’ont plus aucune relation avec leurs conjoints respectifs), tout ce qui cherche à se libérer des aliénations qui sucent la vie et éteignent les âmes, et tout ce qui condamne les amours qui font fi des classes sociales et de la morale religieuse. Entre pessimisme et idéalisme, Constance et Mellors vont chercher leur voie à deux, entre ces forces écrasantes et destructrices. Le désir de maternité de Constance viendra s’immiscer entre eux et complexifier, défier leur relation.
Force est de constater qu’il s’agit d’un récit d’amours hétérosexuelles classiques (une sexualité de la pénétration) qui fait un bien fou. Pourquoi est-ce si jouissif ? Parce qu’il parle de la sexualité hétérosexuelle classique comme rarement en littérature, avec crudité mais surtout humanité, avec le souci de l’égalité entre l’homme et la femme dans le plaisir, le souci de l’harmonie, de la complicité, des fluides. Mellors et Constance parlent beaucoup de ce qu’ils vivent, du sexe, de l’amour. Parfois l’une ou l’autre n’a pas envie. Parfois c’est un échec. Mais ils en parlent ensemble, toujours, soucieux de l’autre et avec affection. Voici ce que pense Mellors (et ce qui en fait un amant hors pair) :
« Si, je crois tout de même à quelque chose. Je crois à la nécessité d’avoir du cœur. Je crois surtout à la nécessité d’avoir du cœur en amour, en faisant l’amour, en baisant. Je crois que si les hommes pouvaient baiser avec du cœur, et si les femmes acceptaient leur amour avec du cœur, tout irait bien. Mais tout ce couchage glacé et sans cœur n’est que mort et stupidité. » (p. 353)
Le texte ne fait l’économie d’aucun détail pour parler du corps de Constance Chatterley et de celui du garde-chasse Oliver Mellors, sans idéalisation, avec leur beauté et leurs défauts, et toutes leurs imperfections qui rendent ces personnages extrêmement vivants, incarnés. Leur désir est principe vital. La force du désir qu’ils éprouvent l’un pour l’autre et la force qu’ils tirent l’un et l’autre de se sentir désirés leur permet de faire tomber beaucoup de barrières. Par conséquent, la puissance qui se dégage de leur sexualité est véritablement révolutionnaire et subversive.
La sexualité est envisagée à la fois comme quelque chose de naturel et de sacré, ni bien, ni mal. Nous sommes toutes et tous des êtres sexuels. Nous devons apprendre à vivre le mieux possible avec cette condition et pour cela il ne faut pas juger à la légère ou, à l’inverse, lourdement la sexualité, mais la vivre tout simplement, dans le respect et l’épanouissement des partenaires, hommes et femmes. Le sexe heureux et respectueux, c’est la vie. Il faut apprendre à le célébrer et le vivre, comme on respecte la nature. Toutefois, la nature est terriblement malmenée par la révolution industrielle et on en déduit que les humains mécanisés et la sexualité industrielle y laisseront aussi des plumes… L’amant de Lady Chatterley est un roman érotique ET politique. Car oui, contrairement à ce que déclare Emma Becker, l’autrice de La maison, il n’y a rien de plus politique que le sexe !
Le roman n’échappe pas complètement à son époque et, malgré toute la dimension transgressive de Lawrence, peut reproduire certains stéréotypes sur l’homosexualité dans les paroles de Mellors qui, même s’il est très intelligent, peut avoir un côté assez old England.
Dans le prologue, Lauwrence rappelle et défend son projet de la sorte :
« Et c’est là la vraie signification de ce livre. Je veux qu’hommes et femmes puissent penser les choses sexuelles pleinement, complètement, honnêtement et proprement. Même si nous ne pouvons pas agir sexuellement à notre pleine satisfaction, sachons, au moins, penser sexuellement avec plénitude et clarté.
[…] Quant à moi, je défends mon livre et ma position : la vie n’est acceptable que si l’esprit et le corps vivent en bonne intelligence, s’il y a un naturel équilibre entre eux, et s’ils éprouvent un respect naturel l’un pour l’autre ». (p. 48-52).
Coucou, je te l’ai dit, enfin, je l’ai dit lors de la séance: je suis bluffée par la dimension sociale du roman et la différence entre l’adaptation ciné par Ferran et ce que tu nous as dit du roman… Le film de Ferran est super mais du coup, a posteriori, je me sens un peu « estafada », « defraudada » (désolée, ça sonne mieux comme ça!!) parce que le film gomme d’autres audaces du roman, peut-être plus subversives en fait. Bref, il faut que je le lise!!
J’aimeJ’aime
Oui, et cette dimension sociale et politique est très subversive aussi. Tout autant, voire plus que l’intrigue érotique. Tout est lié, tout est cohérent dans le roman qui anticipe aussi des problématiques écologiques actuelles. Tu vas adorer!!
J’aimeJ’aime