Madame 60 bis

Madame 60 bis

Henriette Valet, Grasset, 1934.

Lise

4e de couv :

Quelques jours de la vie d’une femme sur le point d’accoucher à l’Hôtel-Dieu de Paris au milieu des misérables, des abandonnées, des nécessiteuses de toutes nationalités qui n’ont droit qu’à un numéro et à la vague compassion de bourgeoises venues faire leur bonne action. Confidences ou vacheries, petitesses et héroïsme invisible, ce sont les échos d’une souffrance morale et physique que raconte, dans une langue vive et en colère, une anonyme qui a eu droit à un lit supplémentaire et un bis comme matricule en attendant la délivrance. Instruite, lucide et vigilante, elle sait de quel système politique et de quels enjeux économiques participe le culte de la maternité en régime capitaliste. Poignant, scandaleux, impitoyable, ce livre est un cri qui ne cède rien et nous touche encore. Écrit par une femme dont on ignore le destin mais dont on sait l’engagement au côté des défenseurs du prolétariat, Madame 60 bis est resté trop longtemps ignoré depuis sa parution dans les années 30. Henriette Valet est une inconnue, à reconnaître sans attendre. Malgré la publication de plusieurs romans et une vie intellectuelle et militante très active, elle a non seulement disparu des histoires et du canon de la littérature française mais elle a même disparu des mémoires car on ne sait pas quand elle est morte (peut-être en 1983). A l’image de toutes ces femmes dont elle a osé parler pour leur éviter de tomber dans l’oubli et les sauver d’une invisibilité trop prévisible. A nous de prendre le relai en lisant les mots d’Henriette Valet.

On est en plein dans le roman social, dans cette littérature prolétarienne qu’Henry Poulaille a portée dans les années 30. Et dans une littérature féministe qui explose à la figure des lectrices contemporaines que nous sommes pour nous faire regarder en arrière, nous faire comprendre que ces luttes ne datent pas d’aujourd’hui, que les problématiques sont les mêmes, que les femmes étaient déjà conscientes de la violence médicale, des violences gynécologiques, de la domination masculine, des violences dites conjugales, du mythe de la maternité, des ravages du capitalisme sauvage sur les vies de cette grande majorité des invisibles, des sans-voix, qui ici se montrent sous toutes les coutures de leurs corps meurtris et crient, bavardent, rient, pleurent, hurlent, persifflent, se désespèrent dans un milieu où elles sont des ventres qui portent un enfant. Toutes ces violences provoquent des déflagrations destructrices au sein de cette communauté de femmes réunies quelques jours bien malgré elles et qui gardent en elles une rage, un désespoir, un mal-être sur lesquels elles ne savent pas mettre de mots ni d’idées et qu’elles transforment en méchanceté, en cruauté, en moqueries, parfois en compassion, rarement en solidarité. Une immense claque qui nous fait lire le désespoir des femmes enceintes et pauvres, à l’Hôtel-Dieu ou à Lariboisière depuis les années 30. Un texte qui nous fait prendre conscience que la situation désespérée rencontrée aujourd’hui par ces femmes réfugiées, migrantes ou sans abri, qui viennent d’accoucher à l’hôpital Lariboisière et en occupent les couloirs, à même le sol, ne date pas d’aujourd’hui.

Ce roman est un électrochoc. La narratrice, toujours anonyme, peut-être Henriette Valet, ou n’importe qui, observe, note, écoute, enregistre tout, brosse un tableau sans complaisance, déplorant en son for intérieur le manque de conscience politique de ces femmes et réalisant aussi combien il leur est impossible de la développer dans les conditions dans lesquelles elles vivent car tout est fait pour anesthésier leur pensée et faire souffrir leur corps. La narratrice, qui n’intervient jamais auprès de ses compagnes, s’efface la plupart du temps pour laisser place à leurs voix, qu’elle commente de temps en temps dans sa tête. Voici par exemple ce qu’elle constate (p. 60):

« Certes oui, elles sont résignées, ces femmes ; elles se contentent de peu, de rien même : d’une image. Que leur dire ? Elles croient que l’argent tombe du ciel sur certains prédestinés qui ont dû le mériter, eux ou leurs ancêtres ; sur les autres, c’est la poisse qui tombe ; ceux-là aussi sont des prédestinés ! Pour mériter leur chienne de vie, pour la mendier, ces femmes se font petites, humbles, menues ; elles se ratatinent dans la vie. Leur souffrance c’est tout de même pas un événement. Prétexte à commérages, tout au plus, pas vraiment important, même pour elles. Pourtant elles en parlent beaucoup ; mais quand elles disent leur peine et le fardeau de leur vie, on croirait qu’elles racontent les histoires d’un personnage imaginaire, une irréelle et morne légende. Pauvres histoires banales et lamentables, où le principal personnage n’est pas une princesse habillée de pierreries ! Allez donc vous passionner pour ça !

Qui a jamais exprimé leur souffrance ? Qui leur a dit que leur douleur était aussi tragique que celle des héros et des poètes ? Et surtout qui a su leur dire que leur malheur n’a rien d’éternel et de fatal, et qu’il a des causes…

Alors la douleur est en elle, et elles le savent à peine, parce qu’elle n’a pas été dite. La souffrance est ensevelie dans la torpeur. On la supporte mieux ainsi. La misère serait intolérable s’il fallait la voir en face.

Mais parce qu’on ne la voit pas, parce qu’on évite par-dessus tout la vue de son malheur, le malheur continue. Pas de révolte. Elles finissent, ces femmes, par ne plus émouvoir, parce qu’elles ne savent pas exprimer, même par un geste, la peine immense de leur vie… »

Ou encore, p. 102-102 :

« Je commence à mieux comprendre mes compagnes. Elles sont opprimées et écrasées parce qu’elles sont pauvres, parce qu’elles sont femmes, parce qu’elles vont être mères. Les causes de leur malheur sont les mêmes pour toutes et ne viennent pas d’elles mais de tout un monde. Et pourtant, chacune d’elles se croit un petit point particulier dans l’ensemble ; chacune pense que sa misère est unique ; c’est une exception à l’ordre. Une déveine. Vue ainsi, cette misère est moins tragique, plus secourable surtout. Est-il besoin de remuer l’univers pour leur venir en aide ? Non, il suffit de quelques charités, d’aumônes, de bons riches et de bonnes œuvres. Elles sont pleines de reconnaissance et de gratitude pour les bienfaiteurs qui sont leurs maîtres. »

Une bombe de féminisme qui éclate à la figure du lectorat des années 30. Dans une langue directe, franche, claire, qui reproduit de très nombreux dialogues, souvent familiers, entre ces femmes enceintes qui forment un chœur discordant tout en partageant la même situation. Ces femmes qui n’ont rien, aucun espoir auquel s’accrocher, et donc aucune perspective de changement. Le monde est comme il est : toute leur énergie est sollicitée pour s’en sortir, survivre, sans jamais sortir des rangs ni de sa place sous peine de mourir. Pourtant il leur arrive de partager des moments de franche rigolade, où elles oublient tout, notamment lorsqu’elles sont nues et qu’elles se mettent à danser ou chanter des chansons populaires et paillardes. Que faire ? se demande la narratrice à plusieurs reprises…

Il y est question des corps des femmes, déformés, disloqués, malmenés, violentés, aliénés, qui ne leur appartiennent plus vraiment et contre lesquels elles peuvent se retourner, tellement ils les font souffrir, préparant le terrain aux médecins (p. 50-51) :

« La venue de quelques futurs toubibs calme cette fureur. Des étudiants reviennent dans les salles, aussitôt que le patron est parti, pour examiner quelques femmes.

Des femmes ? Non. Des utérus. Ils viennent repasser leurs leçons. Pour eux les malades sont des objets, des monticules, sur lesquels ils promènent gravement leur stéthoscoque et dans lesquels ils fouillent. Non seulement les femmes se laissent faire mais elles s’offrent. Poings sous les hanches, elles soulèvent bien haut leur ventre tendu et écartent généreusement les cuisses en regardant d’un air vainqueur les voisines : « Ma petite, c’est moi, hein ! » Cette humiliation est transformée en puérile vanité. »

Le corps des femmes enceintes apparaît dans toute sa réalité et contre tout cliché qui viendrait alimenter le mythe de la maternité ou celui de la femme désincarnée et déshumanisée par la plume des hommes qui parlent d’elles comme d’un objet littéraire (p. 80-81) :

« Les corps monstrueux, gonflés à bloc, raides et blafards sous la lumière électrique, avancent avec le même rythme lent et mécanique. C’est la danse de mort. Les pieds nus moites et mous font sur le sol flac-flac… ; une voix nasillarde et vacillante chantonne. C’est une musique étouffée, irréelle, un jazz mortuaire, une musique à scander les hémorragies, les agonies, la fin de tout. C’est infiniment triste et il y a de quoi crever de rire. C’est une parade obscène, une ronde macabre et rigolarde, une caricature bouffonne de la fécondité.

[…] Que les décadents, les érotiques, les esthètes qui s’excitent aux mots « une femme », « une femme nue » viennent donc les voir, les femmes, leurs corps et leur nudité, et ce qu’on en a fait ! On : les dévorants, ceux qui vivent dans la vie des autres, ceux dont plus tard on parlera comme d’étranges génies malfaisants et puissants qui ont tenu la terre dans leurs mains ! »

Le roman aborde aussi la sexualité des femmes, sous tous ses aspects, de l’amour au sexe tarifé, de la vertu tournée en ridicule aux violences sexuelles. Une jeune prostituée s’amuse ainsi à clouer le bec à celles qui prônent la vertu, sous les yeux amusés de l’infirmière Jany, la seule qui ait de la considération pour ces femmes. Elle se lance dans un long discours sur son activité de prostituée qui lui permet de survivre avant de répondre à une femme effarouchée, surnommée la Moucharde (p. 202-203) :

 « La moucharde lui coupe la parole :

            —Moi, j’aurais mieux aimé mourir de faim plutôt que de gagner ma vie avec mes cuisses.

            —Vieille hypocrite, riposte la putain; moucharde. […] C’est peut-être de l’honnêteté que t’a dans le ventre ? »

La narratrice est bouleversée lorsque la jeune Juive lui raconte s’être fait berner par un homme qu’elle a rencontré lors d’un bal, qu’elle a suivi naïvement et qu’il l’a conduite dans un hôtel glauque où il lui a transmis la syphilis et il l’a mise enceinte (p. 160) :

« Sale môme, il a dit ; mais elle est folle. Qu’est-ce que t’es venue foutre ici ?» Alors il m’a jetée sur le lit. Avant de fermer les yeux, je l’ai vu sur moi, laid, laid, méchant, les mèches de ses cheveux tombaient raides autour de sa figure. Comme il était rouge. Oh ! qu’il m’a fait mal ! Sa figure était contre la mienne, mais il me regardait plus. Il n’avait plus l’air de savoir que c’était moi. Il m’écrasait, on aurait dit qu’il voulait me détruire… Un homme, c’est fort, mais c’est laid, c’est mauvais ; oh, que c’est méchant, que c’est méchant ! »

La narratrice rapporte aussi les féminicides lus dans la presse par Madame 40, tout en partageant des commentaires indignés de ses compagnes choquées par la violence des hommes, ainsi qu’une large palette de violences et de misères que vivent dans leurs chairs des femmes pauvres, de la bonne à la clocharde, en passant par la paysanne qui a dû s’enfuir de chez elle, la jeune adolescente violée qui raconte cette épreuve avec ses mots d’enfant (p. 160-161), l’étrangère encore plus pauvre qu’elles (les Polonaises) ou la prostituée.

Prises dans cette logique de violence, sans aucune éducation ni conscience de partager une même condition d’oppression, ces femmes ne sont pas toujours tendres les unes envers les autres. La narratrice s’indigne, par exemple, de la cruauté que ses compagnes témoignent aux Polonaises, qui vivent dans des conditions d’une misère extrême. Alors que ses compagnes condamnent la Polonaise qui veut abandonner son enfant parce qu’elle sait qu’elle ne pourra pas le nourrir, la narratrice pense ironiquement en elle-même (p. 141) :

« Ces femmes peuvent garder leur enfant. Pologne doit garder le sien même s’il lui faut faire des miracles dans sa vie errante, de grange en grange, de ferme en ferme. Tous les grands sentiments, tous les sermons vont resservir. On leur a dit qu’elles étaient des femmes et des mères ! Que les enfants crèvent mais que la Mère reste. Il y a le Devoir. Mes compagnes pensent que tout est bien quand elles font leur devoir de mère à travers la crasse, les criailleries, les gifles, les maladies. On pense d’abord au devoir, et ensuite à l’enfant. L’enfant est souvent un prétexte pour accomplir le devoir. Quelle scandale cette Pologne qui se refuse à être mère !

            —Pas de cœur, ces sales étrangères ! »

Ces violences que subissent les femmes se retrouvent partout, jusque dans l’accouchement de la narratrice protagoniste qui raconte tout, jusqu’aux moindres détails de son expérience traumatisante. Elle souffre atrocement dans l’indifférence la plus totale des infirmières et des docteurs. Seules les autres femmes qui partagent cette même souffrance la regardent enfin et elles cherchent alors à se soutenir, se tendent la main. Ce sont les seuls signes d’humanité dans cette salle d’accouchement où elles sont alignées les unes après les autres.

Voici comment débute le travail, en présence d’étudiants en médecine qui discutent dans un coin, indifférents à la situation (p. 219-220) :

« Je les regarde avec fureur et mépris. Ils ne font même pas attention. Comprennent-ils encore un regard —surtout quand c’est le regard d’une malade […] Comme je voudrais voir un visage se pencher, le visage d’une femme qui sache ce qui se passe dans mon corps, et qui ait de la bonté. […] Nous tournons les unes vers les autres nos têtes pâles ; des lèvres abîmées, mordues dans les spasmes, sourient avec douceur. C’est une victoire sur la douleur, une fraternité qui promet, qui pourrait peut-être durer. Mais jusqu’ici la douleur seule unit les êtres humains, la révolte seule les rend alliés. Le bonheur sépare…

Le docteur passe devant la file des ventres. Mains gantées, blouse impeccable. Il passe sans voir nos visages. Les ventres, seulement les ventres. Pas un mot. »

Les extraits se multiplient et je voudrais en citer bien d’autres. Parce qu’il s’agit d’un texte hypnotique, malgré sa rudesse et sa crudité. On ne peut décrocher son regard de ces mots qui construisent une galerie éclatée de portraits tous plus ignorés les uns que les autres et qui s’ignorent entre eux. Alors, on se dit qu’on doit écouter ces femmes qui n’ont jamais été entendues, comme si notre devoir était de rendre justice à leur parole. La narratrice nous place dans la position des témoins de ce monde invisible, que personne ne veut regarder, pas même ses actrices. Nous ne pouvons plus détourner le regard. Chaque femme, avec ses défauts, ses qualités, exige notre écoute et notre regard. Aucune ne se ressemble malgré leur matricule anonyme. Et pourtant toutes, qu’elles le veuillent ou non, partagent une même détresse, des mêmes oppressions, un même avenir. Elles vivent les unes à côté des autres, sans se regarder vraiment, sans s’écouter, car cela reviendrait à ouvrir les yeux sur leur propre condition. Aux lectrices et lecteurs d’en tirer les conclusions qui s’imposent…

On a rarement écrit si vrai sur les femmes, sans complaisance, sans caricature, sans affadissement. Une radiographie qui ne pouvait être écrite que par une femme qui a vécu cette expérience et qui a une plume d’une justesse rarement égalée, pouvant être poétique ou au contraire très crue. Tout est nommé, tout est dit, pas de métaphore ou d’euphémisme. Ici s’écrit la vérité des femmes pauvres, entre respect, colère et solitude.

Si je dois garder un livre parmi tous ceux que j’ai lu cette année, c’est celui-ci.

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