Le mur invisible : une fiction écologiste avant l’heure

Photo : Fred

Par Amélie.

Le mur invisible de Marlen Hausofer (Die Wand, 1963)

publié en France chez Actes Sud

C’est un livre d’anticipation immédiate si j’ose dire, une dystopie post-apocalyptique, sur les conséquences de ce qui pourrait être un accident nucléaire, on ne le sait pas, ce n’est jamais explicité ; ce qu’on sait c’est que, du jour au lendemain, l’héroïne, en vacances dans un chalet isolé de la montagne autrichienne appartenant à sa sœur et à son beau-frère, se retrouve seule, avec un chien (Luchs), une vache (Bella), et deux chats dans une nature intacte mais privée de toute présence humaine et coupée en deux par un « mur invisible ». Elle tient jour après jour le journal de son « confinement » sur plusieurs années. Je ne rentrerai pas dans une interprétation historico-politique de cette métaphore du mur invisible dans un roman autrichien des années 60, je laisse à mes copines germanistes le soin de le faire J, je me contenterai de vous parler de ce que je comprends de ce roman qui m’a bouleversée.

Le changement de vie de l’héroïne et narratrice de l’histoire est brutal et radical et se situe au tout début du roman, donc le roman est consacré à sa survie dans un monde où elle est désormais seule, avec la compagnie discontinue d’animaux domestiques (chien, vache, chats). Ce qui est très frappant d’abord c’est sa capacité immédiate à s’adapter à la situation : elle entre immédiatement dans une logique de survie, de vie (elle va organiser sa survie alimentaire de façon très rationnelle et efficace : jardin portager, étable, etc.), au prix d’efforts physiques énormes (elle travaille constamment, elle se fatigue énormément, elle se blesse souvent) ; mais elle ne s’apitoie jamais sur son sort et semble assez rapidement s’accommoder de (se résigner à ?) la catastrophe qu’elle connaît sur le plan humain : la solitude absolue. Non pas par indifférence aux autres, ni par pragmatisme, mais bien par lucidité et stoïcisme ; elle semble savoir avec certitude dès le début qu’elle ne reverra pas sa famille, son mari et ses filles. C’est dans ce cadre que la compagnie animale prend tout son sens : le chien, puis les chats (une chatte puis son chaton) et la vache vont être, plus qu’une présence animale (et une source de nourriture –le lait de Bella-), un lien vital. Loin d’être une Robinsonne teutonne, ou l’un des personnages de After Earth ou de The Road, l’héroïne est confrontée à la solitude absolue et à la certitude d’être la seule survivante de l’humanité ou, tout au moins, d’être condamnée à cette certitude. Les pages filent au rythme d’un journal miraculeusement tenu, grâce à des feuilles de papier sans cesse effacées pour être à nouveau recouvertes de mots. Le temps s’écoule, répétitif et pourtant de façon de plus en plus décousu : deux ans ont-il passé ? trois peut-être ? Le récit s’interrompt sans que l’histoire s’achève. L’héroïne va mourir, on le sent, on le sait : elle ne peut que mourir.

Ce qui frappe dans ce texte, c’est la façon dont l’absence d’Espoir cède la place à un espoir à court terme, à petite échelle, qui aide l’héroïne à vivre dans cet environnement hostile. Elle est d’une humilité totale, cette femme. On se dit qu’elle va se rebeller contre cette « injustice » (laquelle d’ailleurs ? celle qui a condamné l’humanité ou celle qui la condamne à en être la seule survivante de cette humanité ?), qu’elle va parcourir dans tous les sens ce mur invisible (une sorte d’immense vitre en plexiglas derrière laquelle le monde semble s’être arrêté ; elle aperçoit de l’autre côté un fermier au loin, immobilisé à jamais), qu’elle va creuser sous terre ou grimper par-dessus pour essayer de trouver le moyen d’aller de l’autre côté (through the looking glass) : eh bien, non ; elle essaie une fois ou deux et ça ne marche pas et si elle ré-essaie, elle ne l’écrit pas dans son journal, épargnant au lecteur le récit d’un énième échec contre le mur. Retourne-t-elle au village, situé à quelques heures de marche ? Oui, au moins une fois et elle en revient avec Luchs, le chien, mais là encore, si elle y retourne, elle nous épargne le récit de ces autres excursions, en quête –vaine- de vie, de réponse ou, plus bêtement, de nourriture. C’est absolument poignant, déchirant et pourtant… Pourquoi je vous recommande la lecture de ce roman en période de confinement ? Non, je ne suis pas sadique. L’écoulement des journées répétitives de l’héroïne et l’évolution de son rapport au temps ainsi qu’à cette nature sauvage font de ce roman une fiction écologiste avant l’heure, qui nous rappelle de façon extrêmement intelligente parce que non angélique ce que nous devons à la nature. Comme le dit François Gemenne, on ne peut pas séparer le monde de la nature, ils ne font qu’un. Et puis, rassurez-vous : contrairement à l’héroïne, vous sortirez de ce p… de confinement bientôt !! Donc, si vous voulez réfléchir à la place du genre humain dans l’univers sans céder aux sirènes du « Profitons de cette crise sanitaire pour changer le monde », lisez Le mur invisible.

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