
Les petits de Décembre de Kaouther Adimi, Seuil, 2019, par Viviane
Inspiré d’un fait réel, Les petits de Décembre réussit le pari de mettre en scène un soulèvement politique fictif mené par des enfants qui défendent le droit de jouer au football sur un terrain abandonné depuis des années par les généraux qui le possèdent :
« C’est un terrain vague, au milieu d’un lotissement de maisons pour l’essentiel réservées à des militaires. Au fil des ans, les enfants du quartier en ont fait leur fief. Ils y jouent au football, la tête pleine de leurs rêves de gloire. Nous sommes en 2016, à Dely Brahim, une petite commune de l’ouest d’Alger, dans la cité dite du 11-Décembre. […] tout se dérègle quand deux généraux débarquent un matin, plans de construction à la main. Ils veulent venir s’installer là, dans de belles villas déjà dessinées. La parcelle leur appartient. C’est du moins ce que disent des papiers « officiels ».
Avec l’innocence de leurs convictions et la certitude de leurs droits, les enfants s’en prennent directement aux deux généraux, qu’ils molestent. Bientôt, une résistance s’organise, menée par Inès, Jamyl et Mahdi. »
Écrit dans un style épuré, empreint d’humour et d’ironie, le récit prend appui sur quelques personnages à la personnalité bien définie, brossée en quelques traits : la moudjahida Adila, torturée pendant la guerre par les Français, sa fille Yasmine, divorcée et stigmatisée en tant que telle, sa petite-fille Inès, rare fille à jouer au foot avec les garçons, ou encore leur voisine « la folle aux cheveux rouges ». Les hommes se situent davantage du côté du pouvoir, qu’il s’agisse des généraux furieux de voir leur terrain occupé, ou des fondateurs du parti politique d’opposition, Mohamed et Chérif, dépassés par la révolte de leurs enfants. Youcef, le fils de Mohamed, est également un des protagonistes forts, le passeur générationnel entre les enfants en révolte et son père, effrayé et déçu de voir les stratégies politiques d’une vie entière dépassée par la spontanéité de la révolte enfantine. Les frustrations d’une génération qui n’a pas vu aboutir ses rêves de changements sont évoquées dans un dialogue éclairant vers la fin du livre :
« – Ah, Mohamed, mon ami, comment les choses vont-elles se terminer ? J’ai peur pour ces enfants.
- Moi aussi Chérif. Les généraux ne vont pas se laisser faire.
- Non, ils ne vont pas se laisser faire mais les gosses non plus ! Ils sont courageux et ils sont décidés à se battre pour une cause importante. Reconnais-le, ils ont mis notre génération hors-jeu en quelques jours. Nous vivons dans la peur, pas eux.
- Est-ce qu’on avait peur ou est-ce seulement que nous n’avons pas eu notre chance ? Et est-ce vraiment une cause ? Ils se battent pour quoi au fond ? Ce terrain ne représente pour eux qu’un espace de jeux. Ils ne se battent pas pour la liberté, pour un changement profond du système et comment le pourraient-ils, ce sont des enfants !
- Je ne sais pas Mohamed. Ils luttent pour conserver quelque chose qui leur appartient et qu’on leur a enlevé d’une manière qu’ils jugent injuste. Ils se battent contre l’injustice, ça revient à ce que tu disais. » (p. 217-8).
Pour autant, jamais les personnages ne semblent être la simple incarnation d’une idée, ou d’une catégorie sociale, grâce à l’écriture très incarnée de Kaouther Adimi. Les procédés narratifs se succèdent, du récit indirect au dialogue savoureux en passant par le journal intime de la moudjahida – le recours au carnet permettant d’évoquer l’expérience de la torture et de la guerre avec les propres mots de celle qui l’a vécue, et qui ne saurait s’être épanchée publiquement sur le sujet.
Ce roman est à la fois d’une grande qualité littéraire, et d’une grande acuité politique. Si l’on y trouve en creux l’écho des occupations de place, des luttes pour le logement ou l’image des enfants palestiniens se défendant avec des lance-pierre lors des Intifada, l’originalité de la révolte décrite par Kaouther Adimi réside dans sa manière d’arriver sans crier gare, du côté où on l’attend le moins, sans préméditation mais avec détermination de la part des enfants. Une révolte sans mots, sans autre violence que celle destinée à protéger le terrain. Tout en renvoyant à plusieurs références réelles, le texte bâtit un fantasme de révolte dans lequel on se laisse embarquer.
Enfin, s’agit-il d’un roman féministe, puisque c’est l’objet de ce blog ? pourquoi l’avoir choisi, en-dehors du fait qu’il est écrit par une femme, et aurait sans doute mérité l’un des prix de la rentrée littéraire ? D’une part, ce livre donne à voir la place des femmes dans les résistances au sein de la société algérienne, à travers la lignée de la moudjahida, de sa fille Yasmine et sa petite-fille Inès ; d’autre part, l’une des scènes les plus fortes et sidérantes du roman est celle de l’agression sexuelle dont Yasmine est victime au travail, qui va l’isoler encore davantage, elle la femme divorcée objet de tous les racontars. Cette agression va réactiver des peurs archaïques dans sa vie quotidienne, diurne et nocturne. À ce titre, la désappropriation de soi qu’elle expérimente après sa tentative de viol est l’un des multiples éléments qui va la rendre solidaire de la récupération du terrain menée par sa fille. La réappropriation du corps en miroir à celle du territoire perdu, qu’il s’agisse d’un pays, d’un logement, de son futur individuel, est un fil original que propose Kaouther Adimi et qui permet de relier la perspective féministe à toute une littérature « sociale » au sens large du terme.
En quelques mots, ce roman très réjouissant et subtil brille par son apparente simplicité.